Réagir face au complotisme, en classe

  • Fiche info, parue dans le Dossier de la Semaine de la presse 2018
Les événements tragiques de l’année 2015 ont mis en lumière l’ampleur du phénomène. Depuis, le complotisme n’a cessé d’être un sujet de préoccupation, voire un défi pour l’école.

 

La question du complotisme* s’inscrit dans un contexte de forte défiance envers la «parole officielle» (politique, institutions et médias). Le «complotisme» désigne l’attitude qui implique la recherche systématique des complots, partout, tout le temps. C’est une posture de méfiance systématique envers les informations provenant des médias mainstream, par exemple. Cette défiance va de pair avec une crise de la citoyenneté. Or, comme le précise Gérald Bronner : «La confiance est nécessaire à toute vie sociale, et plus encore pour les sociétés démocratiques qui s’organisent autour des progrès de la connaissance et de la division du travail intellectuel». (Bronner, 2013)

Éviter le piège de la réfutation immédiate

Chez les adolescents qui doutent, la théorie du complot tend à se soustraire à la réfutation. Face aux jeunes, la réponse directe, argument contre argument, est stérile. Elle constitue même un piège pour l’enseignant. Elle peut conduire à un renversement de  la charge de la preuve. C’est à l’enseignant de montrer qu’il n’y a pas eu complot, et  les arguments qu’il énonce peuvent passer pour des manipulations supplémentaires. La théorie du complot peut se rapprocher de la méthode hypercritique : celui qui la pratique écarte toute contre-argumentation. Il faut éviter la situation de rupture et garder la maîtrise du temps dans la réponse (et ne pas perdre de vue que certains adolescents usent ainsi de la provocation pour perturber le cours par exemple).

Accepter la contradiction et  s’armer intellectuellement

Il ne s’agit pas d’entrer dans un débat sans fin pour mesurer la véracité des arguments complotistes. Il n’est nullement question d’accepter des vérités différentes, dites faits alternatifs, sur un fait établi et vérifié. Mais il faut accepter la contradiction et regarder : Comment sont construites les théories du complot? D’où viennent-elles? Comment se diffusent-elles ? Pourquoi y croit-on ? De quoi sont-elles les maux ?
Il s’agit d’un sujet complexe, aux racines profondes, qui a fait l’objet de nombreuses publications, tout particulièrement en sociologie et en histoire. Le site Conspiracy Watch (Observatoire du conspirationnisme) fournit une bibliographie très riche. Des ressources sont également proposées par Éduscol et Canopé.

Former l’esprit critique

Le développement de l’esprit critique est une des grandes ambitions de l’école.
«Aujourd’hui, plus que jamais, on a besoin de citoyens capables de faire le tri dans les informations et de débusquer les pièges des imposteurs, afin de réaliser des choix pertinents pour le bien de tous comme pour le leur». (Vecchi, 2016)

Le problème est que le complotisme se réclame également de l’esprit critique. La logique et la rhétorique complotistes nécessitent d'être décryptées. Des habitudes de questionnement critique doivent être développées chez les élèves, en leur fournissant des outils et des clés pour qu’ils puissent se construire un jugement de manière autonome dans une société de l’information et de la communication. L’éducation aux médias et à l’information participe clairement à cette formation de l’esprit critique.

Proposer une réponse à long terme

La réponse apportée va engager un travail au long cours. Une action suivie sur plusieurs années va être nécessaire. Comme le soulignent Jérôme Grondeux et Didier Desor- meaux : «Un travail sur le complotisme ne recevra pas forcément l’adhésion de tous les élèves et ne constituera pas forcément un «vaccin» efficace et durable. Une activité ne prend sens que dans le processus global de l’éducation… Le temps de l’éducation est un temps long».
À l'école, l'éducation aux médias et à l'information (ÉMI) contribue à une véritable pratique citoyenne de l’information qui se prolongera à l’âge adulte.

* «Pierre-André Taguieff décode la théorie du complot», propos recueillis par Christophe Ono-Dit-Biot, Le Point, 15 décembre 2011. www.lepoint.fr/societe/taguieff-decode-la-theorie-du-complot-15-12-2011-1408474_23.php


Karen Prévost-Sorbe, coordonnatrice académique CLEMI, académie Orléans-Tours